Un journal intime est-il une forme de thérapie ?
Dans la première partie de notre exploration du journal intime, nous avons regardé d'où viennent les journaux intimes et notamment comment est né le Journal Créatif®. Maintenant, voyons ensemble s'il s'agit d'une forme de thérapie. Si le mot "thérapie" vous donne envie de partir en courant, prenez avec moi un moment pour faire le point sur ce que signifie ce vilain gros mot !

Petite visite chez le Dr Dico
Le mot "thérapie" est un de ces mots à double réputation. On le voit partout, tous les jours ; on le croise à la télé, dans les films, au détour d'une conversation, à l'hôpital ou dans un roman ; on sait vaguement que c'est supposément pour notre bien, mais on s'en méfie aussi, voire on l'associe à des méthodes carrément barbares ou frauduleuses. Bref, bien malin qui peut s'y retrouver face à un mot qui peut aussi bien désigner un soin purement médical comme l'hormonothérapie ou la tri-thérapie qu'un argument de vente quand il est collé sur un livre de coloriage. Pire, nous disons tous qu'un petit verre de vin ou un carré (ou une tablette, à voir) de chocolat, y'a RIEN de plus thérapeutique.
Face à ce beau fatras, le Dr Dico est mon meilleur ami, déformation professionnelle oblige. Il est dommage qu'on nous habitue à le consulter uniquement lorsque nous croisons un mot inconnu : en réalité, il s'avère tout aussi riche d'enseignements lorsqu'on va le voir pour y lire la définition d'un mot familier. L'histoire de l'origine et de l'évolution des mots est en particulier riche de très précieux enseignements.
Alors, commençons par regarder d'où vient le mot :
THÉRAPIE : "Emprunt au grec therapeia, "soin""... Le mot est tout d'abord utilisé en psychologie et en psychanalyse, c'est ainsi que se développe le terme "psychothérapie". Ensuite, en médecine, "-thérapie" n'est pas un mot à part entière, mais devient la seconde partie d'un mot composé selon la recette : agent thérapeutique en premier + thérapie en deuxième, comme dans radiothérapie, chimiothérapie, etc.
Voilà pourquoi on se méfie du mot "thérapie". On l'associe à l'autorité de la blouse blanche au sens large, à la maladie et au cabinet de consultation. L'art-thérapie est d'ailleurs née dans les hôpitaux psychiatriques et l'art-thérapie moderne se veut très proche de la médecine, tant dans ses lieux de pratique que dans ses outils d'évaluation. Quant à l'art-thérapie dite contemporaine, son enseignement est fortement teinté de psychanalyse, c'est clairement marqué dans le descriptif de la formation. Nous aurons l'occasion d'en reparler.
Pourtant, la "thérapeutique", c'est le "prendre soin de", donc le thérapeute est celui qui prend soin de quelqu'un. Mais il y a dedans la notion d'être le serviteur de quelqu'un (merci au Dictionnaire Historique de la Langue Française de M. Rey pour ces informations). Voilà qui est intéressant : si je reprends l'idée de l'autorité associée à la blouse blanche, c'est précisément ce que n'est pas, ou n'est supposée être, la thérapie.
Voyons maintenant les définitions de "thérapie" données par le Trésor de la Langue Française :
A. En médecine : Manière de traiter une maladie (par des agents physiques, médicamenteux, etc.).
B. En psychologie et psychanalyse : Méthode de traitement de certains troubles psychiques ou psychosomatiques (par l'analyse, l'expression corporelle, etc.); en partic., synon. de psychothérapie, thérapeutique.
Cela signifie qu'il n'y a en théorie pas de thérapie sans maladie, trouble psychique ou psychosomatique. Voilà. Sauf que... notre langue de la vie de tous les jours adore piétiner la théorie, ou a toujours un temps d'avance sur ce qui se retrouve dans le dictionnaire. Donc oui, c'est quand même un peu plus compliqué que cela.
Allô, journal, bobo !
Quand on commence la formation de Journal Créatif®, Anne-Marie Jobin nous prévient très clairement : sa méthode n'est pas une thérapie, et sa formation ne remplace pas une formation d'art-thérapie. Il est parfaitement possible de la suivre sans être ni art-thérapeute, ni psychologue, ni thérapeute. Il n'empêche que je dirais qu'au bas mot 75 % de ma promo était constituée d'art-thérapeutes, et facilement 20 % de personnes en cours de reconversion vers l'art-thérapie ou de professionnelles de l'accompagnement. Donc ça brouille quand même un peu les pistes une fois qu'une personne certifiée se met à proposer des ateliers !
Pareillement, les formations de journal-thérapie ou de journal thérapeutique (oui, ça existe, mais plutôt dans les pays anglo-saxons) ne sont pas réservées aux thérapeutes dûment formés. C'est là qu'on voit toute la complexité de la notion de thérapie : une méthode peut avoir des vertus thérapeutiques même si la personne qui vous la montre n'est pas elle-même thérapeute. De plus, vous pouvez tout-à-fait ressentir les vertus thérapeutiques du journal intime même si vous n'êtes pas malade et que vous n'avez rien à soigner. Il faut alors comprendre la notion de "soin" comme ayant deux fonctions possibles :
* Vous aider à aller MIEUX si vous n'êtes pas en pleine santé physique ou psychique. Si vous connaissez la pyramide de Maslow, il s'agit de réparer ce qui ne va pas dans les premiers niveaux de la pyramide. CA, c'est de la thérapie.
OU
* Vous procurer du BIEN-être, voire vous aider à grandir encore plus. C'est ce que Maslow appelle "l'actualisation de soi", le plus haut niveau de sa fameuse pyramide, dont on ne s'occupe (en théorie) que lorsque rien ne pêche dans les niveaux inférieurs. Ce n'est pas une thérapie, même si vous aurez toujours quelqu'un dans un groupe qui s'exclamera : "Waouh ! C'est thérapeutique !".
Voici donc quelques mises en situation pour y voir plus clair :
- Vous décidez de vous adresser à une art-thérapeute pour travailler sur vous-même parce que ça ne va plus au travail et ça vous bouffe la vie / vous êtes en deuil depuis des mois et vous ne vous en remettez pas / vous avez des pensées qui vous tournent en boucle dans la tête et ça affecte votre vie quotidienne / vous êtes suivi(e) par un psy, mais vous ne parvenez pas à trouver les bons mots, et l'art-thérapeute en question vous propose des séances de Journal Créatif® ou de journal intime, estimant que c'est un outil adapté pour atteindre VOS objectifs thérapeutiques. --> OUI, c'est de l'art-thérapie. Enfin, pour être précise, le journal devient le support (pas nécessairement exclusif) ou l'outil de votre thérapie. Ce sont les activités et processus que l'art-thérapeute va vous faire faire qui seront thérapeutiques.
- Vous êtes suivi(e) dans une clinique et votre équipe de suivi médical vous propose de participer à un atelier de Journal Créatif® dans un groupe fermé (c'est-à-dire composé des mêmes personnes du début à la fin, sans arrivée en cours de route possible, mais aussi avec un engagement de chaque participant à assister à toutes les séances) et dans l'optique d'atteindre des objectifs spécifiques (accompagnement de personnes malades du cancer ou de personnes ayant besoin d'aide pour traverser un deuil traumatique, par exemple) et communs à tout le groupe. --> OUI, c'est de la thérapie. En ce qui me concerne, pendant un atelier thérapeutique, je me fais discrète pendant que les participants sont absorbés dans leur journal et je ne travaille pas dans le mien (ne serait-ce que parce que les objectifs ne sont pas adaptés pour moi !). Par contre, je suis attentive à l'état d'esprit des participants, et suis prête à intervenir en cas de besoin.
- Vous passez devant la vitrine d'un café et vous êtes attiré par une affiche : une animatrice certifiée en Journal Créatif® propose un cycle de découverte ouvert à tout public. Le côté ludique est particulièrement mis en avant. --> Ce n'est PAS de la thérapie mais de la médiation artistique (même si ce n'est pas de l'art !!). C'est-à-dire que ça peut faire beaucoup de bien, ça va vous apprendre à explorer votre intériorité de manière différente, mais il n'y aura aucune évaluation de l'efficacité du processus ni d'objectifs spécifiques. Pas de compte-rendu écrit et personnel fourni à la fin non plus ! Vous découvrirez des techniques, mais sans aller vous confronter à un vécu trop difficile, car cela ne se fait pas comme ça.
- Vous vous inscrivez à un cycle d'ateliers de Journal Créatif portant sur un sujet spécifique, par exemple l'exploration de la féminité, du voyage intérieur, etc. --> Ce n'est pas non plus de la thérapie. C'est de la médiation.
- Vous tenez un journal intime depuis vingt ans et c'est votre refuge, votre petit coin de tranquillité, votre bulle de bien-être. --> Ce n'est pas une thérapie, mais vous en sentez naturellement les effets thérapeutiques ;)
Pour moi, la manière la plus concrète d'illustrer la différence est 1) le degré de personnalisation de l'atelier. Un atelier de médiation peut être redonné dix fois à dix groupes différents tel quel, alors qu'un atelier thérapeutique sera adapté à la personne ou au groupe à chaque fois. 2) De plus, en ce qui me concerne, pendant un atelier de médiation, je travaille dans mon journal en même temps que les participants, même si je me tiens prête à assister en cas de difficulté. Mais il s'agira plus d'une difficulté technique que d'un craquage émotionnel, évidemment. A contrario, pendant un atelier de thérapie, j'observe ce qui se passe, d'une part pour anticiper et prévenir les situations difficiles et d'autre part pour évaluer l'efficacité des activités proposées afin de les ajuster d'une séance à l'autre. Sans compter que je dois être capable de faire des comptes-rendus individuels.
EN RÉSUMÉ, le Journal Créatif et le journal intime en général sont à la base des outils, pas des thérapies. Mais associés au savoir-faire d'une thérapeute, ils peuvent faire partie d'une thérapie. C'est le contexte qui le décide. Alors si vous vous méfiez absolument du mot "thérapie", sachez que vous pouvez malgré tout écouter votre curiosité et vous inscrire à un atelier de découverte !
Sacrée langue française, quand même !!